Le bon contact n’est pas le bon décideur

Le directeur marketing d’un fabricant de postes de soudage robotisés, une PME de 52 personnes, regarde ses résultats du trimestre avec une certaine fierté. Campagne LinkedIn ciblée sur les responsables de production et les techniciens méthodes, fiche technique téléchargeable, deux webinaires : 240 contacts, un coût par contact inférieur à celui de l’an dernier, un taux d’ouverture des emails au-dessus de la moyenne. Les commerciaux, eux, font la moue. Les contacts sont enthousiastes, posent des questions précises sur la programmation des robots, demandent des démonstrations. Puis le dossier ralentit. Au moment d’aborder le budget, l’interlocuteur dit qu’il doit « en parler à sa direction ». Trois semaines plus tard, il n’a toujours pas de réponse. Sur 240 contacts, deux signatures.

Le marketing dit que les contacts sont bons. Les commerciaux disent qu’ils sont mauvais. Les deux ont raison, parce qu’ils ne parlent pas du même critère : les contacts sont réels et intéressés, mais ce ne sont pas ceux qui décident.

C’est un problème que beaucoup d’entreprises B2B découvrent trop tard, parce que leur tableau de bord mesure la quantité et pas le rôle. Les études sur les groupes d’achat montrent pourtant l’ampleur du phénomène. Selon le rapport The State of Business Buying 2024 de Forrester, publié en décembre 2024, 13 personnes en moyenne participent à une décision d’achat B2B au sein d’une organisation, et 89 % des achats impliquent au moins deux services. Gartner avance de son côté une fourchette de six à dix décideurs pour une solution complexe, chacun arrivant avec quatre ou cinq éléments d’information recueillis de son côté. Ces deux chiffres ne se contredisent pas : ils ne comptent pas la même chose, l’un recensant toutes les personnes impliquées, l’autre les décideurs au sens strict. Retenez la direction plutôt que le chiffre.

Lisez-les aussi avec prudence : ces études portent surtout sur de grandes organisations et des achats complexes, très souvent américains. Dans une PME française de 20 à 100 salariés qui achète une machine ou un service à 60 000 euros, le comité compte plutôt trois à cinq personnes, et une même personne y cumule souvent plusieurs rôles : le dirigeant est à la fois le décideur final, le responsable budgétaire et parfois le prescripteur. C’est mon constat, pas une statistique, et il est à calibrer avec vos propres dossiers. Mais le mécanisme est identique : celui qui répond à votre campagne n’est presque jamais celui qui signe seul.

La bonne question n’est donc pas « comment obtenir plus de contacts ? », mais « de quel rôle sont les contacts que j’attire, et quels rôles manquent à l’appel ? ». Tout le reste de cet article en découle.

Pourquoi vos campagnes attirent les utilisateurs et pas les décideurs ?

Quand une campagne attire le mauvais profil, ce n’est presque jamais un accident. C’est la conséquence de plusieurs choix, tous raisonnables pris un par un.

Le premier est le ciblage par intitulé de poste. Dans les outils publicitaires, on choisit des fonctions : responsable de production, responsable méthodes, responsable maintenance. Ce sont celles dont on est sûr qu’elles comprennent le produit et qu’elles s’y intéressent. Elles sont aussi celles qui cliquent. Le dirigeant, le directeur financier ou l’acheteur sont plus difficiles à cibler, moins nombreux et moins disponibles, donc on les laisse de côté.

Le deuxième est le choix du contenu. On propose ce qui génère des téléchargements : une fiche technique, un livre blanc détaillé, une démonstration. Ces contenus intéressent exactement ceux qui ont besoin de détails, c’est-à-dire les utilisateurs et les prescripteurs. Un dirigeant qui cherche à savoir si l’investissement est raisonnable ne télécharge pas une fiche de quarante pages : il veut une réponse en une page, ou mieux, la recommandation d’une personne de confiance.

Le troisième est l’indicateur de réussite. Si l’équipe marketing est jugée sur le volume de contacts et le coût par contact, elle optimise ce qui est facile à obtenir, et ce qui est facile à obtenir, ce sont des contacts de profil technique. Personne n’est jugé sur la présence d’un décideur dans le dossier, donc personne ne s’en occupe.

Le quatrième est le comportement du décideur lui-même. Dans une PME industrielle typique, le dirigeant ne remplit pas de formulaire. Il s’informe par la presse professionnelle, les salons, ses pairs, son expert-comptable, son banquier, parfois un fournisseur de confiance. Quant au responsable budgétaire, il découvre souvent votre proposition quand un collègue la lui présente, pas avant. Il n’entre donc pas dans l’entonnoir, il arrive à la fin, sans que vous l’ayez jamais rencontré.

Le cinquième, enfin, est la manière dont les commerciaux traitent les contacts. Quand un technicien enthousiaste répond, le commercial s’empresse de planifier une démonstration avec lui, ce qui est naturel. Mais il ne demande pas toujours qui d’autre sera concerné, et il ne cherche pas systématiquement à rencontrer la direction. Il avance avec un seul interlocuteur, dont le pouvoir est limité, et il attend que « le dossier remonte ».

Le résultat est un entonnoir déformé : beaucoup de curiosité, peu de pouvoir. Mon opinion est simple : un contact est la preuve de la curiosité de quelqu’un, pas de son pouvoir. Il ne devient une opportunité que lorsque l’on sait où se trouve le reste du comité, et comment l’atteindre.

Prenons notre fabricant de postes de soudage. Sa campagne cible trois fonctions techniques, son contenu phare est une fiche technique, son indicateur est le coût par contact. Chaque choix est défendable. Ensemble, ils produisent mécaniquement un public d’utilisateurs. Les dirigeants des entreprises clientes, eux, lisent les pages économiques d’un magazine professionnel, discutent avec d’autres dirigeants au salon régional, et demandent l’avis de leur expert-comptable avant d’investir. Aucun de ces lieux n’était dans le plan de campagne.

Identifier les décideurs dans une entreprise B2B : cinq rôles, cinq questions

Pour savoir comment identifier les décideurs dans une entreprise B2B, il faut commencer par distinguer les rôles. L’idée n’est pas nouvelle : dès 1972, Frederick Webster et Yoram Wind décrivaient dans leur ouvrage Organizational Buying Behavior le centre d’achat de l’entreprise, composé d’utilisateurs, de prescripteurs, de décideurs, d’acheteurs et de personnes qui contrôlent l’accès à l’information. Cinquante ans plus tard, ces rôles se retrouvent presque tels quels. Je vous propose d’en retenir cinq, adaptés au quotidien d’une PME industrielle.

L’utilisateur est celui qui vivra avec la solution au quotidien : l’opérateur, le chef d’équipe, le technicien de maintenance, le commercial. Ses préoccupations sont concrètes : la facilité d’usage, la charge de travail, la sécurité, la formation. Il se reconnaît à ses questions de détail, à sa demande de démonstration, à son désir de tester. Il est souvent votre meilleur allié et votre plus fidèle défenseur, mais il ne signe presque jamais.

Le prescripteur influence le choix par son expertise. Ce peut être le bureau d’études, le responsable méthodes, le responsable qualité, un intégrateur ou un consultant externe, parfois l’expert-comptable pour un équipement financé. Il s’intéresse à la compatibilité, à la conformité, à la fiabilité, aux normes. Il se reconnaît à ses demandes de documentation technique, de références comparables, de comparaisons avec d’autres solutions. Il n’achète pas, mais son avis pèse très lourd, et un avis négatif suffit à arrêter un dossier.

L’acheteur négocie et formalise. Dans une PME, c’est un responsable achats, parfois l’assistante de direction, souvent le dirigeant lui-même. Il pense aux prix, aux conditions de paiement, aux délais, aux garanties, au service après-vente, et il compare. Il se reconnaît à ses demandes de grille tarifaire, de conditions générales, de délais précis.

Le responsable budgétaire valide l’investissement. C’est le directeur administratif et financier, le contrôleur de gestion, l’expert-comptable consulté, ou le dirigeant quand l’entreprise est petite. Il pense au coût total, à la durée d’amortissement, au retour sur investissement, au financement, à la trésorerie. Il se reconnaît à des questions du type « combien cela coûtera en tout sur cinq ans ? » et à une référence constante au calendrier budgétaire.

La direction arbitre et signe. Elle regarde l’impact stratégique, le risque, la capacité de l’entreprise à tenir ses engagements, parfois l’image. Elle intervient tard, pose peu de questions mais décisives, et ne lit ni la fiche technique ni la grille tarifaire en détail : elle fait confiance à ceux qui l’ont fait pour elle, tant que l’enjeu lui paraît clair. Elle se reconnaît à sa rareté : un seul rendez-vous, parfois un seul appel.

À ces cinq rôles s’ajoutent deux figures qu’il ne faut pas oublier. Le portier, qui contrôle l’accès : l’assistante, le standard, parfois un acheteur qui filtre les fournisseurs. Et le bloqueur, qui peut dire non sans être décideur : le responsable informatique sur une question de sécurité, le juriste sur un contrat, le responsable sécurité sur une conformité. Ils ne figurent pas dans les organigrammes de décision, et pourtant ils arrêtent plus de dossiers qu’on ne le croit.

Pour identifier ces rôles dans un dossier réel, cinq questions suffisent, à poser avec naturel pendant la phase de découverte. Qui va utiliser la solution, et que redoute-t-il ? Qui doit la valider sur le plan technique ? Qui négocie les conditions ? Qui valide le budget, et à quelle date se tient la prochaine décision d’investissement ? Et qui signe, qu’a-t-il besoin de voir pour être à l’aise ? Les réponses forment une carte de la décision que vous n’aurez pas à deviner.

Une précision importante pour les PME : un même individu peut occuper plusieurs rôles, et un même rôle peut varier d’un achat à l’autre. Le dirigeant d’une entreprise de 30 personnes qui achète un poste de soudage est utilisateur par curiosité, prescripteur parce qu’il connaît le métier, acheteur parce qu’il négocie, responsable budgétaire et direction à la fois. La conséquence est pratique : dans les petites entreprises, ne cherchez pas cinq personnes, cherchez cinq questions, qu’une ou deux personnes porteront.

Un message par rôle : ce que chacun veut entendre

Une fois les rôles identifiés, la tentation est de produire un seul message, bon pour tout le monde. C’est la meilleure manière de ne parler à personne. Chaque rôle se pose une question différente, et c’est cette question qu’il faut traiter, en priorité.

L’utilisateur se demande : « est-ce que cela va me faciliter le travail, ou me compliquer la vie ? ». Parlez-lui de la prise en main, de la durée de formation, des cas d’usage concrets. Pour notre fabricant de postes de soudage : « la programmation d’une nouvelle pièce prend vingt minutes, avec un opérateur formé en deux jours, sans compétence en robotique ». Le format qui fonctionne : une démonstration courte, une vidéo de prise en main, une fiche pratique.

Le prescripteur se demande : « est-ce fiable, compatible, conforme ? ». Parlez-lui de précision, de normes, d’intégration à l’existant, de références dans son secteur. Format : une documentation technique complète, un dossier de compatibilité, un retour d’expérience chiffré d’un confrère. Le prescripteur apprécie qu’on lui donne les preuves sans l’obliger à les chercher.

L’acheteur se demande : « quelles sont les conditions, quels sont les risques contractuels, que comparer ? ». Parlez-lui de garanties, de délais, de service après-vente, de modalités de paiement. Format : une grille claire, des conditions résumées en une page, des références. Il apprécie la transparence, et déteste les surprises.

Le responsable budgétaire se demande : « combien cela coûte vraiment, et qu’est-ce que cela rapporte ? ». Parlez-lui de coût total sur la durée de vie, de gains mesurables, de modalités de financement, de délai de retour. Format : un calculateur simple, un exemple chiffré proche de sa situation, une comparaison entre agir et ne rien faire. Dire « vous gagnez en productivité » ne sert à rien. Dire « sur un poste utilisé deux équipes par jour, l’investissement est amorti en trente mois » lui parle.

La direction se demande : « est-ce un bon choix pour l’entreprise, et quel est le risque si je dis oui, ou si je dis non ? ». Parlez-lui d’enjeux stratégiques : la difficulté à recruter des soudeurs qualifiés, la capacité à tenir un carnet de commandes, la dépendance à quelques personnes clés. Format : une note d’une page, un entretien avec un pair, un échange direct avec votre dirigeant. La direction lit peu, mais retient une phrase juste.

Ce qui change vraiment, c’est le canal et le ton. L’utilisateur et le prescripteur se trouvent bien dans les contenus techniques et les webinaires. L’acheteur et le responsable budgétaire apprécient des documents précis, directs, faciles à transférer en interne. La direction se rejoint ailleurs : un article dans la presse professionnelle, une intervention à un salon, la recommandation d’un client, un petit déjeuner entre dirigeants. Un message unique, diffusé partout, ne touche personne en profondeur.

Une règle pratique : à chaque contenu, écrivez en en-tête le rôle auquel il s’adresse et la question à laquelle il répond. Si vous ne pouvez pas le faire, c’est que le contenu parle de vous, pas de ce que votre lecteur se demande. Et prévoyez toujours une phrase de passage de relais, à destination de la personne qui transmettra le document à un collègue : « si vous devez en parler à votre direction, voici la page qui résume l’enjeu en deux minutes ».

L’astuce en or :

Le framework COMITÉ pour parler à chaque rôle de la décision d’achat

Tout ce qui précède se résume en une méthode en six gestes, que j’ai baptisée le framework COMITÉ, parce que son but est de ne plus parler à un seul interlocuteur, mais à tout le comité d’achat. Il s’applique à vos campagnes, à vos contenus et à vos conversations commerciales, et il ne demande ni outil sophistiqué ni budget supplémentaire pour démarrer.

C comme Cartographier. Cartographiez les rôles dans vos derniers contrats. Prenez dix ou douze affaires récentes, gagnées en majorité, quelques perdues, et notez pour chacune qui jouait quel rôle : utilisateur, prescripteur, acheteur, responsable budgétaire, direction, portier, bloqueur. Pour chaque rôle, indiquez la fonction réelle, le moment de son apparition et ce qu’il a demandé. En une heure, vous obtenez ce que beaucoup d’entreprises ne savent pas dire : à quoi ressemble, concrètement, un comité d’achat chez vos clients.

O comme Observer. Observez qui répond à vos campagnes, rôle par rôle. Reprenez les contacts du dernier trimestre, classez-les selon les cinq rôles et comparez la répartition avec celle de la carte précédente. Si 80 % de vos contacts sont des utilisateurs alors que vos contrats se signent avec la direction et un responsable budgétaire, vous tenez votre écart. Ce n’est pas un échec, c’est un diagnostic.

M comme Mettre en mots. Écrivez un message par rôle, en partant de la question que chacun se pose. Pour chacun, trois éléments : la question, la preuve, le format. L’utilisateur veut savoir si cela lui facilite la vie, le prescripteur si c’est fiable, l’acheteur ce qui est promis, le responsable budgétaire ce que cela coûte et rapporte, la direction quel risque l’on prend. Un message par rôle, pas plus, qui tient sur une demi-page.

I comme Identifier. Identifiez le rôle dès la capture du contact et pendant la conversation. Ajoutez une question simple à vos formulaires, par exemple « quel est votre rôle dans ce projet ? » avec quelques options, et formez vos commerciaux à poser, dès le premier échange, les cinq questions de la carte du comité. L’objectif n’est pas d’interroger le contact, mais de savoir qui d’autre doit être associé, et quand.

T comme Tracer. Tracez la décision au niveau du compte, pas du contact. Pour chaque entreprise ciblée, notez les rôles déjà touchés, ceux qui manquent, et les contenus que chacun a consultés. Si vous utilisez déjà un outil de suivi relationnel comme Simple CRM, la fiche entreprise est le bon endroit pour regrouper les contacts avec leur rôle et l’historique des échanges ; à défaut, un tableur partagé suffit. L’indicateur à suivre est la couverture du comité : combien de rôles, sur cinq, avez-vous réellement touchés dans chaque compte.

É comme Équiper. Équipez celui qui vous soutient pour convaincre les autres. Votre contact enthousiaste est votre meilleur ambassadeur, mais il doit défendre votre solution devant des personnes dont il ne connaît pas les préoccupations. Donnez-lui un kit : une page pour la direction, un chiffrage pour le responsable budgétaire, un dossier technique pour le prescripteur, un résumé des conditions pour l’acheteur. Vous ne contournez pas votre contact, vous lui donnez les moyens de réussir.

Voyons comment notre fabricant de postes de soudage l’applique. Il cartographie douze contrats récents : la direction est intervenue dans les douze, un responsable budgétaire dans neuf, un acheteur dans sept, un prescripteur et un utilisateur dans les douze. Il observe ensuite ses 240 contacts du trimestre : 150 utilisateurs, 55 prescripteurs, 20 acheteurs, 10 responsables budgétaires et 5 directions. L’écart saute aux yeux. Il écrit cinq messages, ajoute la question de rôle à son formulaire, suit chaque compte ciblé avec les rôles touchés, et prépare pour chaque opportunité un kit de conviction à remettre à son interlocuteur. Au trimestre suivant, la répartition a changé, et les dossiers n’attendent plus la direction pendant trois semaines : elle les connaît déjà.

Simple CRM

Un exemple chiffré : de 240 contacts à trois signatures

Chiffrons ce que cela change. Les chiffres qui suivent sont illustratifs, mais les mécanismes sont ceux que l’on rencontre. Notre fabricant de postes de soudage dispose d’un budget de 18 000 euros par trimestre pour ses campagnes. Au premier trimestre, il obtient 240 contacts : 150 utilisateurs, 55 prescripteurs, 20 acheteurs, 10 responsables budgétaires et 5 membres de la direction. Les commerciaux décrochent 30 rendez-vous, dont 8 deviennent des opportunités réelles, et 2 signatures de 64 000 euros chacune, soit 128 000 euros de chiffre d’affaires. Le coût marketing par signature est de 9 000 euros.

Au deuxième trimestre, avec le même budget, il applique le framework COMITÉ. Il réduit la part de campagnes visant les techniciens, publie une note d’une page pour la direction et un simulateur de coût total pour les responsables budgétaires, ajoute des interventions dans la presse professionnelle et un petit déjeuner de dirigeants, et prépare un kit de conviction pour chaque rendez-vous. Il obtient moins de contacts, 170 au total, mais mieux répartis : 60 utilisateurs, 45 prescripteurs, 25 acheteurs, 25 responsables budgétaires et 15 membres de la direction. Les commerciaux décrochent 34 rendez-vous, 12 opportunités réelles, et 3 signatures, soit 192 000 euros. Le coût marketing par signature tombe à 6 000 euros.

La comparaison mérite quelques remarques honnêtes. Premièrement, trois signatures contre deux ne constituent pas une preuve statistique : sur un échantillon aussi petit, le hasard joue un rôle énorme, et il faut compter sur plusieurs trimestres avant de conclure. Deuxièmement, c’est l’évolution de plusieurs indicateurs qui est instructive : la part de contacts décideurs, qui passe de 6 % à 24 %, le taux de transformation des rendez-vous en opportunités, qui passe de 27 % à 35 %, et surtout la diminution du temps entre la première démonstration et la première rencontre avec la direction. Troisièmement, le chiffre d’affaires supplémentaire, 64 000 euros, n’est pas l’essentiel : l’essentiel est d’avoir cessé de payer pour attirer des gens qui n’achèteront pas.

On peut raisonner autrement, par le coût de la mauvaise cible. Sur les 240 contacts du premier trimestre, 150 sont des utilisateurs. Chacun a mobilisé du temps de commercial : une prise de contact, un appel, souvent une démonstration. Si l’on compte une heure et demie par utilisateur contacté à 70 euros de l’heure, cela représente 15 750 euros de temps commercial passé auprès de personnes qui ne décident pas. Ce n’est pas du temps perdu, puisque l’utilisateur est un allié précieux. Mais c’est du temps dépensé sans avoir jamais rencontré celui qui signe.

Une dernière observation : le plus souvent, l’enjeu n’est pas d’obtenir plus de décideurs à froid, c’est d’obtenir que les contacts existants vous conduisent à eux. Ce que le kit de conviction change, c’est précisément cela : le technicien enthousiaste, au lieu de dire « je dois en parler à ma direction » en attendant, présente lui-même une page claire qui dit l’enjeu, le coût et le risque.

Aider votre contact à convaincre les autres

Dans la plupart des cas, vous ne parlerez jamais directement à toute la direction. Elle vous connaîtra par l’intermédiaire de votre contact. C’est lui qui, dans une réunion de trente minutes que vous ne verrez pas, présentera votre proposition à ses collègues. Autant lui donner les meilleurs mots.

Commencez par le lui dire clairement, sans l’infantiliser : « Vous allez probablement devoir présenter ce projet à votre direction et à votre responsable financier. Je peux vous préparer ce qu’il faut pour que ce soit facile pour vous. » La phrase le positionne en acteur, pas en messager, et elle ouvre la conversation sur les autres rôles sans les contourner.

Demandez ensuite ce que chacun des autres a besoin de voir : « Qu’est-ce qui comptera le plus pour votre directeur financier ? Et pour votre direction ? » Les réponses valent de l’or, parce qu’elles vous disent exactement quels arguments préparer. Si votre contact ne sait pas, proposez de le découvrir ensemble : « Si vous le souhaitez, je peux participer à dix minutes de la réunion pour répondre aux questions, ou lui adresser un résumé. »

Préparez ensuite un kit de conviction, court. Pour la direction, une page : l’enjeu, la solution en une phrase, le coût total, le risque de ne rien faire, le calendrier. Pour le responsable budgétaire, un tableau chiffré simple, avec le coût, les gains attendus et le délai de retour. Pour le prescripteur, la documentation technique et deux références comparables. Pour l’acheteur, les conditions résumées. Chaque pièce est autonome, lisible en deux minutes, rédigée pour être transmise sans commentaire.

Pensez aussi à la coordination entre marketing et ventes. Le marketing doit savoir quels rôles les commerciaux n’ont pas encore rencontrés, et fournir des contenus adaptés. Les commerciaux doivent signaler au marketing les questions récurrentes de chaque rôle, qui deviendront les prochains contenus. Un point de vingt minutes par mois, avec trois questions : quels rôles manquent dans nos dossiers actifs, quelles objections reviennent, quel contenu aurait aidé ? Cette boucle ne coûte presque rien et alimente toute la stratégie de contenu.

Enfin, acceptez qu’un décideur reste parfois introuvable. Certaines directions refusent de recevoir des fournisseurs avant la fin du processus. Dans ce cas, la meilleure réponse n’est pas d’insister, mais de renforcer ceux qui y ont accès, et de rendre le dossier si clair que la décision se prenne sans vous. Un kit bien fait travaille à votre place, dans la salle où vous n’êtes pas.

Les angles morts

Même avec une bonne méthode, certains pièges restent difficiles à voir.

Le premier est de confondre fonction et rôle. Un directeur technique peut être utilisateur sur un projet, prescripteur sur un autre et décideur sur un troisième. Se contenter de l’intitulé du poste conduit à des erreurs de ciblage. Le rôle se déduit du comportement dans le dossier, pas de la carte de visite.

Le deuxième est de figer les personas. Une carte du comité d’achat construite il y a deux ans peut être obsolète si l’entreprise a changé de dirigeant, recruté un directeur financier ou externalisé ses achats. Revoyez-la au moins une fois par an, et après chaque affaire perdue ou gagnée de façon surprenante.

Le troisième est l’oubli du bloqueur. Vous avez parlé à tous les rôles, et le dossier s’arrête parce que le responsable informatique n’a pas validé la compatibilité, ou parce que le juriste n’a pas accepté une clause. Demandez systématiquement : « Y a-t-il quelqu’un dont l’accord est nécessaire, et que nous n’avons pas encore rencontré ? »

Le quatrième est d’attendre que les décideurs remplissent un formulaire. Ils ne le feront presque jamais. Atteindre une direction passe par d’autres canaux : la presse professionnelle, les salons, les recommandations, les relations entre dirigeants, les interventions d’experts. Mesurer ces actions avec les mêmes indicateurs que les campagnes numériques n’a pas de sens.

Le cinquième est la collecte excessive de données. Demander le rôle dans un formulaire est utile, mais il faut rester proportionné : ne collectez que ce qui sert à adapter votre communication, informez les personnes de l’usage qui en est fait, et respectez les règles de protection des données personnelles. Une base trop détaillée est une charge, pas un atout.

Le sixième est la tentation de contourner votre contact. Si l’utilisateur enthousiaste sent que vous cherchez à joindre sa direction derrière son dos, il se sentira trahi et cessera de vous défendre. Associez-le toujours, en disant pourquoi : « Je préfère que votre direction ait toutes les informations, pour que vous n’ayez pas à tout expliquer vous-même. »

Le septième est l’opposition entre marketing et ventes sur la définition d’un bon contact. Tant que le marketing est jugé sur le volume et les commerciaux sur les signatures, la discussion sur la qualité tourne en reproches mutuels. Mettez-vous d’accord sur un critère partagé, par exemple le nombre de comptes où au moins trois rôles sur cinq ont été touchés.

Le dernier est de croire que cette approche s’applique seulement aux grandes entreprises. Dans une PME, un comité de trois personnes porte aussi cinq questions, et le dirigeant qui cumule quatre rôles a besoin de quatre messages, pas d’un. La méthode se simplifie, elle ne disparaît pas.

Conclusion

Quand des campagnes attirent des contacts qui ne sont pas les décideurs, le problème n’est pas la qualité de ces contacts, ni celle des campagnes : c’est que l’on a confondu intérêt et pouvoir. Un comité d’achat compte plusieurs rôles, chacun avec sa question, son langage et ses canaux. Parler à tous, c’est écrire plusieurs messages et accepter que le décideur final ne vienne pas par les mêmes portes que l’utilisateur.

Retenez trois gestes. Cartographiez les rôles de vos derniers contrats gagnés et comparez-les à ceux qui répondent à vos campagnes. Écrivez un message par rôle, en partant de la question qu’il se pose, et choisissez le canal qui lui convient. Et donnez à votre contact un kit pour convaincre les autres, en suivant les comptes, pas seulement les contacts. Le framework COMITÉ réunit ces gestes en six étapes, et il peut démarrer dès cette semaine avec une heure de travail sur vos dix dernières affaires.

Si vous ne deviez faire qu’une chose, prenez votre dernier contrat gagné et notez qui a joué quel rôle, à quel moment, et par quel chemin il est arrivé jusqu’à vous. Vous saurez alors, avec précision, où vos campagnes s’arrêtent et où elles devraient continuer.

FAQ

Comment identifier les décideurs dans une entreprise B2B ?

Commencez par distinguer cinq rôles : l’utilisateur, le prescripteur, l’acheteur, le responsable budgétaire et la direction. Pour chaque dossier, posez cinq questions simples : qui utilisera la solution, qui la validera techniquement, qui négocie, qui valide le budget et à quelle date, qui signe. Regardez aussi vos derniers contrats gagnés pour voir qui est intervenu et à quel moment. Dans une PME, une même personne cumule souvent plusieurs rôles : cherchez des fonctions plus que des individus. C’est la première étape du framework COMITÉ.

Pourquoi mes campagnes B2B attirent-elles des utilisateurs plutôt que des décideurs ?

Parce que le ciblage par intitulé de poste, les contenus techniques et les indicateurs de volume favorisent mécaniquement ceux qui cliquent, téléchargent et répondent, c’est-à-dire les utilisateurs et les prescripteurs. Les décideurs s’informent autrement : presse professionnelle, pairs, salons, recommandations. Pour les atteindre, il faut d’autres contenus, plus courts et orientés enjeux, d’autres canaux, et un indicateur qui mesure la présence de décideurs, pas seulement le nombre de contacts.

Quels sont les rôles dans un comité d’achat B2B ?

On distingue classiquement les utilisateurs, les prescripteurs, les acheteurs, les décideurs et ceux qui contrôlent l’accès à l’information, selon le modèle du centre d’achat de Webster et Wind (1972). En pratique, je retiens cinq rôles : utilisateur, prescripteur, acheteur, responsable budgétaire et direction, auxquels s’ajoutent le portier et le bloqueur. Selon Forrester (2024), 13 personnes en moyenne participent à une décision d’achat B2B, mais dans une PME le comité est plus petit, souvent de trois à cinq personnes.

Comment adapter ma communication à chaque rôle du comité d’achat ?

Partez de la question que se pose chaque rôle. L’utilisateur veut savoir si cela lui facilite la vie, le prescripteur si c’est fiable et conforme, l’acheteur quelles sont les conditions, le responsable budgétaire ce que cela coûte et rapporte, la direction quel risque l’on prend. Pour chacun, choisissez une preuve et un format : démonstration, dossier technique, grille de conditions, simulateur de coût total, note d’une page. Indiquez en tête de chaque contenu le rôle visé et la question traitée.

Comment toucher un décideur qui ne remplit jamais de formulaire ?

Passez par les lieux où il s’informe : presse professionnelle, salons, réseaux de dirigeants, recommandations de clients, interventions d’experts. Et appuyez-vous sur votre contact : proposez-lui un kit court, une page pour la direction, un chiffrage pour le responsable budgétaire, afin qu’il présente lui-même votre proposition. N’essayez pas de contourner votre interlocuteur : associez-le, en lui expliquant que cela lui évitera d’avoir à tout défendre seul.